Paraguay

Entre l'espoir et le scepticisme. La fin d'une époque ?

Pablo Stefanoni *

Pour la première fois depuis 60 ans s'ouvre une vraie possibilité que le Parti Colorado soit écarté du gouvernement lors des élections présidentielles prévues en 2008 {voir sur ce site l’article publié en date du 2 juillet 2007]. Mais ce changement ne se fera pas tout seul. Le contrôle étatique de fer qu'exerce l'officialisme et les contradictions de l'opposition, jouent contre cette perspective. Un ex-évêque, Fernando Lugo, se profile comme le favori.

Le 29 mars 2006, quelque 40'000 Paraguayens sont sortis dans les rues d'Asuncion, la capitale, avec un objectif précis: celui d'enterrer les rêves de réélection du président Nicanor Duarte Frutos, qui cherchait à obtenir un deuxième mandat grâce à une modification de la constitution.

La période de transition qui a suivi le renversement, en 1989, du dictateur Alfredo Stroessner - remplacé par son compère, le général Andrés Rodriguez – n'a pas réussi à instaurer les principes républicains dans un Etat capté depuis 60 ans par le Parti Colorado moyennant une active «politique de prébendes de masse» (1). Mais la société paraguayenne est en train de se remettre lentement en mouvement, et a l'intention d'échapper à la culture politique, modelée en 35 ans de dictature, qui l'écrasait. Clientélisme, corruption massive, peur du débat idéologique et opportunisme constituent l'héritage le plus visible laissé par Stroessner, fils d'un homme d'affaires raté, qui a pris le pouvoir par un coop en 1954, et qui a gouverné durant plus de trois décennies sous une fiction de démocratie, avec un Parlement et des élections dénués de pouvoir.

Vu l'érosion du système de partis, ce n'est pas par hasard si la figure centrale de cet acte (vague) contre la réélection, sous la consigne «Jamais plus la dictature», soit un religieux originaire de San Pedro, une région peuplée par les paysans les plus combatifs du Paraguay. Ce jour-là, Fernando Lugo a commencé à mûrir une décision qui, quelques mois plus tard, allait non seulement changer sa vie, mais également changer la carte politique du pays. En décembre 2006, au vu des 100'000 signatures qui demandaient qu'il devienne candidat présidentiel en 2008, l'évêque des pauvres a rangé sa soutane et a commencé à revêtir le costume politique. «Seul Lugo pourra vaincre le parti Colorado» a résumé un éditorial du journal ABC Color, le plus influent du Paraguay... Pour le cas où il resterait des doutes, le candidat émergeant a commencé à porter un gilet pare-balles.

Une transition incomplète

Selon le journaliste Roberto Paredes (2): «Une fois la dictature tombée, on espérait des avancées et des solutions dans tous les domaines, mais le chemin parcouru a au contraire vu peu d'avancées et beaucoup de reculs, aux vieux problèmes se sont ajoutés d'autres». Avec la transition démocratique, le tripode stroniste – gouvernement; Forces Armées; Parti Colorado – a été démantelé, et le parti de l'ex-dictateur est resté plongé dans un important conflit interne, entre d'une part les secteurs pro-patronaux, alliés aux militaires et ayant de moins en moins de pouvoir, et, d'autre part les représentants de la puissante bureaucratie étatique qui, avec les mouvements sociaux, a empêché le développement du programme de privatisations. C'est ainsi que les principales entreprises de services publics continuent à appartenir à l'Etat.

L'assassinat du vice-président José Maria Argaña, en mars 1999, a été l'une des expressions les plus dramatiques de cette lutte pour l'héritage de l'appareil d'Etat après la dictature. Un protagoniste central dans cette guerre interne au parti Colorado est l'ex-homme fort de l'armée après la chute de Stroessner, le général Lino Oviedo, qui, selon ses collaborateurs, a «fait trembler» la dictature durant le coup de 1989, lorsqu'il a braqué [Stroessner] avec un fusil et a enlevé le cran de sécurité d'une grenade à main pour l'obliger à se rendre. Après son exil en Argentine – où il a été protégé par Carlos Menem – et un séjour au Brésil, Oviedo est retourné volontairement au Paraguay, où il fut arrêté et condamné par un tribunal militaire à une peine controversée de dix ans pour un soi-disant coup en 1996. En outre, il est accusé d'être l'auteur idéologique de l'assassinat d'Argaña (3) et de la répression qui s'en est suivie, qui a abouti à la mort de sept jeunes durant les journées connues sous le nom de «mars paraguayen». Ses partisans disent que le général, de tendance populiste autoritaire, est un «prisonnier politique» et qu'«ils le maintiennent en détention  parce qu'il est la figure la plus populaire du pays». Ces jours, le Parlement se prépare à discuter son amnistie, ce qui pourrait modifier et rendre plus confus le scénario politique, puisqu'il aspire à être l'un des présidentiables, et dans ce cas, il serait en concurrence avec Lugo dans le même espace politique. Certains parlent même d'une alliance avec le parti Colorado.

Dans tous les cas, les colorados admettent, pour la première fois publiquement, la possibilité d'une défaite, et agitent toutes sortes de fantasmes. Le plus audacieux a été Duarte Frutos, qui a averti, en juin de cette année, que: «Si l'opposition arrive au pouvoir en 2008, une chasse aux sorcières terrifiante va commencer dans l'histoire paraguayenne... Nous, les Colorados, serons poursuivis comme les Juifs à l'époque de Hitler»...

Pour parer à une telle éventualité, la dernière convention de ce parti, réunie en avril de cette année, a mis en évidence la capacité de l'ex-parti de Stroessner à «se réinventer» et à rester au pouvoir. En effet, après avoir promu un anticommunisme à toute épreuve durant plus d'un demi-siècle, ce parti-Etat se définit maintenant lui-même par l'étiquette opportune de «socialiste humaniste». En même temps, dans le cadre d'un accord énergétique avec Caracas, Duarte Frutos a accordé un soutien enthousiaste au Banque du Sud et à la «volonté intégrationniste du président (Hugo) Chavez». A l'intérieur du parti Colorado, la direction se jouera entre la «socialiste» Blanca Ovelar (actuelle ministre de l'éducation de Duarte Frutos) et le vice-président Luis Castiglioni, proche des Etats-Unis et du stronisme.

Ce mélange de pragmatisme idéologique et un contrôle de fer sur l'appareil d'Etat font qu'un optimisme modéré règne parmi ceux qui rêvent de la fin du long règne du parti fondé en 1887 par le général Bernardino Caballero. «Les gens veulent un changement, 60 ans du Parti Colorado, c'est trop, ne le trouvez-vous pas? Mais cela ne va pas être facile, car ils contrôlent l'Etat, et les gens ont l'habitude du clientélisme». Voilà ce que dit, mate tereré [infusion de mate dans de l'eau froide] à la main et dans un espagnol mâtiné de guarani, Veronique Invernizi, dirigeante paysanne et conseillère de Pariibary (Département de San Pedro, à 250 kilomètres d'Asuncion).

Dilemme de fer

Une des faiblesses de Lugo est le manque de structure, à laquelle certains ajoutent son ambiguïté idéologique. L'ex-évêque  a déclaré: «Je ne crois ni en l'étatisme ni en la dérégulation totale»"; "Mbytetépe, poncho yuruicha" (je suis au centre, comme l'ouverture du poncho [en guarani]), ou «Dans le nouveau Paraguay qu'il faut bâtir, tous ont quelque chose à apporter, y compris les oviédistes et même les stronistes». Même si ces déclarations sont sensées, ces définitions laissent ouverte une gamme trop large de programmes de gouvernement et, surtout, de pactes politiques.

L'ex-religieux affronte un dilemme de fer; s'il part dans la course avec la Concertation de l'opposition, formée par les partis Libéral Radical Authentique, Patria Querida et Union Nationale de Colorados éthiques d'Oviedo, il peut atteindre la présidence, mais risque de finir comme otage de la vieille politique.  La formule est presque au point: Lugo suivi par un libéral.

 S'il se présente seul, avec l'appui de son parti Tekojoja («Egalité», de tendance social-démocrate) et de quelques mouvements sociaux regroupés dans le Boc Social et Populaire, il ne court pas ce danger, mais il lui sera quasi impossible de l'emporter. «Voilà le grand dilemme, et nous en sommes conscients. Je pense que les forces populaires, paysannes, n'ont pas de pratique électorale, et il est vrai que le Parti Libéral est le seul dans l'opposition qui soit présent dans les 10'000 circonscriptions. Cela doit être garanti, car en démocratie, on gagne le jour des élections» admet l'ex-monseigneur, d'un ton pastoral, au journal El Diplo, depuis son poste de commandement de la campagne, à Asuncion. Mais il nuance: «Je constate une bonne ambiance de débat et un bon niveau de confiance parmi les partis de l'opposition, cela peut permettre de gagner et, en même temps, garantir un projet politique, un plan de gouvernabilité et des programmes que répondront aux cris des plus nécessiteux». C'est parmi ces cris que l'ex-pasteur de la Congrégation du Verbe Divin, qui a parcouru le pays dans le cadre du ñemongueta guasu (grand dialogue avec le peuple), identifie la consolidation d'une justice indépendante, pour mettre un terme à la corruption institutionnalisée  – quelque chose de révolutionnaire au Paraguay – et une réforme agraire qui mette fin à la «scandaleuse concentration de la terre» (4).

«Ensuite, il compte exclusivement sur son charisme... Je pense qu'ici il peut se produire ce qui s'est passé au Mexique avec (Andrés Manuel) Lopez Obrador», commente un journaliste travaillant dans un organisme international et qui suit de près les détours scabreux de la politique paraguayenne. Il se souvient du triomphe du parti Colorado lors des élections municipales de la fin 2006, et il avertit que, malgré la crise dans laquelle se trouve ce parti, son appareil électoral continue à jouir d'une bonne santé. «Nous savons que Lugo n'est pas – et ne sera pas – de gauche. A San Pedro, il essayait de concilier des intérêts de classe opposés. Mais nous pensons que la contradiction principale est le renversement du pouvoir du Parti Colorado, alors que nous avançons dans la récupération du mouvement populaire» explique Ernesto Benitez, dirigeant du Movimiento Campesino Paraguayo [Mouvement Paysan Paraguayen] et de Convergencia Popular Socialista [Convergence Populaire Socialiste].

La dernière carte du gouvernement pour mettre un frein à Lugo, neveu d'un dissident colorado mort en exil en Argentine, est de contester sa candidature avec l'argument que les ecclésiastiques ne peuvent pas être candidats, puisque le Vatican lui a rappelé – lorsqu'il a reçu sa lettre de démission – que le sacrement sacerdotal est pour la vie. Si elle se développait, cette lecture introduirait une dangereuse confusion entre le droit étatique et le droit canonique. «Il s'agit d'un problème politique, et cela se règle dans la rue», a rétorqué l'opposant depuis Buenos Aires, où il a été reçu par le président Nestor Kirchner sur la demande de la dirigeante des Mères de la Place de Mai, Hebe de Bonafini.

«L'invasion brésilienne»

Actuellement, le Paraguay n'exploite pas massivement le tanin (quebracho rouge) qui a mis en esclavage des milliers de paysans dans les exploitations, et l’ activité économique n'est plus centrée sur la production forestière ou de yerba mate. Même si ces produits ont été partiellement remplacés, la logique d'enclave est de retour, de manière tout aussi – sinon plus – perverse, avec une nouvelle culture phare: le soya. Sa production – équivalant à 10% du PIB et à 40% des exportations paraguayennes – est indissociable de ce que les paysans, voire certains curés, appellent l'«invasion brésilienne». Selon une estimation du chercheur Sylvain Souchaud, le nombre de Brésiliens (propriétaires) et de leurs descendants – appelés familièrement "brasiguayos" – au Paraguay se monte à un demi-million (5) et transforme en une fiction la souveraineté paraguayenne dans de vastes zones de ses frontières, transformées, de fait, en territoires contrôlés par les colons étrangers.

La première vague de pénétration capitaliste dans l'agriculture paysanne a eu lieu dans les années 70, avec l'expansion de «pionniers» en provenance des états du sud du Brésil, avec l'approbation de Stroessner. Dans sa subordination au pouvoir présidentielle brésilien, le dictateur leur attribuait un rôle modernisateur dans l'agriculture paraguayenne. Une deuxième vague – plus dévastatrice, selon les paysans – a eu lieu au début du XXIe siècle, en lien avec le soja génétiquement modifié. Sans terres enregistrées, la frontière du soja s'est étendue aux dépens des terres paysannes et indigènes, des terres d'élevage et ce qui reste de forêts.

Entre 1995 et 2006, la superficie cultivée de soja a été multipliée presque par quatre, passant de 735'000 à 2'400'000 d'hectares, équivalent à presque 25% de la superficie cultivable. Avec la dérogation, dans les années 60, de la «frange de sécurité» qui empêchait aux étrangers d'acheter des terres à la frontière, l'expansion du soja au Paraguay s'est faite de manière exponentielle aux mains du puissant complexe du soja brésilien, deuxième producteur mondial après les Etats-Unis. C'est de ce voisin géant brésilien – accusé quotidiennement de sousimperialisme par des médias comme ABC Color – que proviennent les capitaux, la technologie et les producteurs, qui profitent des avantages comparatifs du Paraguay, tels que la fertilité et les prix plus bas du sol (6). Il est courant d’entendre que, dans les régions frontalières, ce sont les lois et les coutumes brésiliennes qui prédominent, dans le cadre de la doctrine expansionniste des «frontières vivantes» élaborée dans les années 50 par le théoricien brésilien de la sécurité nationale Golbery do Couto e Silva.

Il s'agit d'un modèle d'économie d'enclave agroexportatrice, avec une forte tendance à l'expulsion de la main-d'oeuvre rurale – puisqu'il s'agit de productions intensives en capital – et à la concentration de la terre. En effet, selon les données censitaires, le 77% de la terre est entre les mains de 1,2% des exploitations. Luis Aguayo, dirigeant de la Mesa Coordinadora Nacional de Organizaciones Campesinas (MCNOC) résume ainsi la situation:«Cette agriculture sans paysans est en train de générer une nouvelle vague de luttes. Au Paraguay, le pouvoir réel est entre les mains de ceux qui ont la propriété de la terre. L'histoire du Paraguay est l'histoire de la concentration de la terre et du dépouillement des paysans. La première étape s'est faite après la guerre de la Triple Alliance, lorsque des terres ont été remises à des entreprises étrangères; une autre étape a eu lieu pendant la dictature de Stroessner, qui a offert des terres à des généraux, à des politiciens et même à des maîtresses. Et maintenant nous luttons contre l'expansion indiscriminée du soja transgénique, et nous surveillons la question des agrocombustible».

Aguayo se définit comme uncontinuateur des célèbres Ligas Agrarias [Ligues Agraires] des années 70, qui ont été désarticulées par les Forces Armées, et il pense que la dictature du «Doctor Francia» (1816-1840) et le "desarrollisme" de Carlos Antonio Lopez (1844-1862) ont été les seuls moments durant lesquels le Paraguay a joui d'autonomie, avant d'être brisés par la guerre contre le Brésil, l'Argentine et l'Uruguay (7).

La préoccupation des paysans semble justifiée. Il y a quelques semaines – pour la première fois de son mandat – le président brésilien Inacio Lula da Silva a atterri à Asuncion  pour sommer Duarte Frutos de s’aligner sur la production des biocombustibles promus par Brasilia. Frutos a dit aux «entrepreneurs amis du Brésil» que «le Paraguay possède des conditions optimales pour l'investissement dans le champ de la production d'éthanol et de biodiesel; nous avons des terres, de la main-d'œuvre intéressante, de grands espaces pour l'exploration par l'imagination et par le talent des entrepreneurs... Nous avons probablement des impôts plus attractifs pour l'installation de capital dans notre pays». Avant d'ajouter: «Je veux vous dire que si le Brésil, au XXIè siècle, peut devenir les Emirats Arabes du biocombustible, pourquoi le Paraguay ne pourrait-il pas devenir le Koweït ?»

Selon le sociologue Tomas Palau, directeur du centre Base-Investigationes Sociales, «Il serait possible d'utiliser le cocotier ou l'épurge, qui sont des productions paysannes, dans la production de biodiesel, mais tout tend vers une production d'éthanol à base de canne à sucre et de maïs, et au biodiesel de soja... Ils réfléchissent à la construction d'un alcoduc. Un tel modèle aggraverait encore la monoculture et l'exode rura».

En déforestant, en pratiquant des fumigations massives et en exerçant des pressions mafieuses, les "pionniers" brésiliens, qui font appel à de petites armées paramilitaires, sont en train de réduire ou d'expulser des milliers de paysans. Certains optent pour l'exode vers les régions périphériques marginales d'Asuncion, de Ciudad del Este ou d'Encarnacion, ou par quitter le pays en direction de l'Argentine, l'Espagne ou les Etats-Unis (8). D'autres choisissent de se battre par la résistance institutionnelle  – comme alliés de l'Eglise Catholique – ou par l'action directe, qui va des blocages de routes jusqu'à l'incendie des plantations, pour freiner l'expansion des colons. Un article dans le journal ABC Color du 10.11.04, décrit l'envoi de 130 hommes du Corps de l'Armée II de la localité de Guaira «pour garantir les plantations de soja". Et actuellement, le Parlement envisage une modification du Code Pénal qui pourrait élever les coupures de route au rang de «terrorisme». Quelque 3000 dirigeants des mouvements sociaux sont condamnés à des peines de prison, même s'ils se trouvent en liberté conditionnelle.

Ces jours-ci, il existe aussi d'autres motifs potentiels de tension avec le Brésil, tels que la renégociation de l'accord sur le barrage binational Itaipu – considéré comme une capitulation par certains secteurs politiques, y compris des partisans de Lugo – et la construction d'un mur de 1.5 kilomètres de long et de 3 mètres de hauteur à la frontière,  sur la rive du fleuve Parana, pour réduire la contrebande qui entre dans le pays depuis Ciudad del Este, en passant part le Puente de la Amistad [Pont de l'Amitié].

Asuncion-Bogota

Sous Stroessner, le Paraguay se vantait d'être «avec la Corée du Sud et Taiwan, un des principaux croisés de la lutte anticommuniste internationale», et c'est peut-être le seul pays occidental à avoir construit un monument et baptiser une avenue en honneur au généralissime anticommuniste taiwanais, Chiang Kai Chek (9).

Cette position adoptée par le régime de Stroessner a scellé une alliance à long terme avec les Etats-Unis pendant la Guerre Froide, alliance qui ne s'est brisée qu'en 1989, lorsque l'ambassade états-unienne à Asuncion a béni le coup d'état du général Rodriguez, et a blanchi ce dernier des accusations de narcotrafic qui pesaient sur lui. C'est ainsi qu'a été renouvelé le rôle du Paraguay comme le plus fidèle allié des Etats-Unis dans la région. En 2005, le Parlement paraguayen a accordé l'immunité diplomatique (qui a duré jusqu'en décembre 2006) aux troupes états-uniennes pour l'opération "Medretes" [Medical Readiness Training Exercises], dans le soi disant but de donner des soins médicaux dans des secteurs nécessiteux, où il y a eu des plaintes selon lesquelles on ne leur donnait que des analgésiques. Parallèlement, la piste d'atterrissage de la localité de Mariscal Estigarribia a été élargie: ses 3800 mètres de piste permettent maintenant l'atterrissage d'avions géants comme les bombardiers B-52 ou les Galaxy, pour le transport de troupes et de matériel de guerre. Même si le gouvernement paraguayen nie qu'il s'agisse-là d'une «base états-unienne», des observateurs internationaux ont confirmé la présence de hauts fonctionnaires des Etats-Unis, y compris l'Ambassadeur de ce pays.

Toutes les spéculations se fondent sur le caractère stratégique de cette région du Chaco paraguayen, située à côté de l'aquifère Guarani, le troisième en importance à niveau mondial. La région se situe également à proximité de couloirs intra-océaniques comme la voie (hidrovia) Paraguay-Parana, et à quelque 250 kilomètres seulement des principales réserves de gaz bolivien, les deuxièmes d'Amérique du Sud après les vénézuéliennes (10). Le Chaco est également le siège des plus importantes colonies de ménonites, dont l'église compte l'adhésion de plusieurs personnalités du gouvernement de Duarte Frutos, dont la première dame, Maria Gloria Penayo. On a même appris que le président lui-même a envisagé de se faire baptiser dans l'Eglise Raices [Racines], des adeptes du réformateur hollandais Meno Simons.

«Nous sommes condamnés à être la Colombie du cône Sud», explique Palau, et rappelle que durant ces dernières années, les relations entre Asuncion et Bogota se sont renforcées, sur la base du fait que ces deux nations affrontent la même trilogie de menaces: narcotrafic, séquestrations avec extorsions et terrorisme. La coopération est encore plus intense dans le domaine des politiques anti-enlèvements, surtout depuis le brutal enlèvement et assassinat de Cecilia Cubas (fille de l'ex-président Raul Cubas) en février 2005. La thèse officielle parle d'une action concertée entre le groupe paraguayen Patria Libre et les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC). «Cet incident a servi de prétexte pour criminaliser les luttes sociales... on a même tenté de l'associer indirectement à Fernando Lug»", affirme Raquel Talavera, avocate qui a représenté des associations de défense des droits humains dans une récente audience publique au Congrès paraguayen, auquel ont participé toutes les organisations paysannes, l’ «avant-garde÷ de la lutte sociale et démocratique.

«Les gens veulent un changement. Il y a un essor du débat public, on ressent l'incidence de la conjoncture régionale: Pourquoi la Bolivie, le Venezuela, l'Equateur, et pas nous?» se demande Benitez, dans le siège de l’organisation paysanne d'Asuncion, qui, par le passé, a été rasé à plusieurs reprises par les forces de sécurité.

La question [posée par Benitez] peut avoir plusieurs réponses. Ce qui est certain, c'est que cette «île entourée de terre»– selon la définition du Paraguay que donne Augusto Roa Bastos – qui à une certaine époque a attiré des fanatiques racistes tels que Bernhard Förster, beau-frère du philosophe Fiedrich Nietzsche, pour fonder des colonies aryennes «pures»; qui a été le siège du premier parti nazi en dehors de l'Allemagne et qui a accueilli Josef Mengele; qui a donné refuge à des ex-combattants d'extrême droite d'Algérie, comme George Watin, qui a inspiré le film Le Jour du Chacal – commence aujourd'hui à sentir les vents du changement continentaux (11). Ou, du moins, une douce brise. (Trad. A l’encontre)

* Journaliste et chercheur social. Auteur, avec Hervé Do Alto, de La revolucion de Evo Morales, Capital Intelectual, Buenos Aires, 2006

Notes

1. Hugo Richer, “Paraguay: crisis y expectativa de cambio”, OSAL, Nº 21, Buenos Aires, septembre-décembre 2007.

2. Vois son livre ¿A dónde va Paraguay?, edición propia, Asunción, 2007.

3. Versions publiées dans la revue brésilienne Isto et dans le journal paraguayen ABC Color soutiennent qu'il s'est tramé un attentat après la mort accidentelle d'Argaña.

4. Lugo s'est exprimé sur ce théme dans une entretien avec Mercedes López San Miguel dans Página/12, Buenos Aires, 18.6.07.

5. Sylvain Souchaud, “Dinámica de la agricultura de exportación paraguaya y el complejo de la soja: una organización del territorio al estilo brasileño”, dans Ramón Fogel y Marcial Riquelme (comp.), Enclave sojero, merma de soberanía y pobreza, Centro de estudios rurales interdisciplinarios, Asunción, 2005. Depuis la fin des années ’90, les colons brésiliens se sont répandus dans de zones éloignées de la frontière, comme les départements de San Pedro, Caaguasú ou Misiones.

6. Ramón Fogel, “Efectos socioambientales del enclave sojero”, dans R. Fogel y M. Riquelme (comp.), op. cit. Voir aussi Tomás Palau (compilateur), Avance del monocultivo de soja transgénica en el Paraguay, Université Catholique, Intermon-Oxfam, Ceidra, Asunción, 2004.

7. Sur ce thème, voir Jorge Rubiani, Verdades y mentiras sobre la guerra de la Triple Alianza, édition de l'auteur, Asunción, 2007.

8. Les Brésiliens accusent souvent les paysans paraguayens (guarani) d'être des «paresseux», qui «ne savent que boire du tereré» et qui cherchent à envahir leurs terres productives. En 2006, les transferts des migrants se sont montées à 600 millons de dollars.

9. Rogelio García Lupo, Paraguay de Stroessner, Ediciones B, Groupe Editoriale Z, Buenos Aires, 1989.

10. Rapport “Misión internacional de observación en Paraguay”, édité par Campaña por la desmilitarización de las Américas, julliet 2006. Voir aussi Elsa Bruzzone, “El agua potable: nuevo recurso estratégico del siglo XXI: el caso del acuífero Guaraní”, Centro de Militares para la Democracia.

11. Rogelio García Lupo, op. cit.

(29 juillet 2007)


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