France

SNCF: les cheminots ont-ils la vie duraille ?

Zineb Dryef *

Le Monde daté du 21 novembre 2007 indique: «En attendant la réunion "tripartite" qui doit rassembler, mercredi 21 novembre, la direction de la SNCF, les syndicats et un représentant de l'Etat, les assemblées générales de cheminots ont voté sans hésitation, lundi 19 novembre, la reconduction de la grève. Nombre d'entre elles ont insisté sur leur opposition à la réforme des régimes spéciaux en complétant les propositions que leur avaient soumises les fédérations syndicales dans la perspective de la table ronde de mercredi.

De Marseille à Dieppe, en passant par Melun et Paris Saint-Lazare, les AG, plus suivies que la semaine précédente, ont insisté sur le rejet de la réforme. "Nous refusons l'alignement sur 40 annuités pour une retraite à taux plein ; nous refusons le système de décote, véritable double peine pour les salariés ; nous refusons l'indexation des pensions sur les prix", indique la motion de l'assemblée générale "inter-services de Laroche-Migennes", une formule que l'on retrouve un peu partout.

Les militants à l'origine de ces motions ont jugé trop vague le texte des directions syndicales. «Si beaucoup de cheminots font confiance à la CGT, il était important de rappeler le préalable du refus des 40 ans», explique Anne, militante Sud à Villeneuve Saint-Georges.

Les AG ont aussi insisté sur leur volonté de ne pas être tenues à l'écart des discussions. "Nous exigeons d'être consultés pour toute décision qui engagerait notre avenir et d'être informés du contenu des discussions à chaque étape", rappellent les cheminots de Paris-Nord dans une motion votée " à l'unanimité". Dans certaines AG, la CGT aurait refusé que le texte soit discuté, indiquent des militants de SUD-Rail. "Dans notre AG, raconte Tony, militant cégétiste à Paris-Austerlitz, certains responsables CGT ont expliqué que les 37,5 annuités n'étaient pas une position syndicale et que le problème était ailleurs."

Ce qui traduit l’orientation de la direction de la CGT annoncée par son secrétaire Thibault dès le début de mobilisation des salarié·e·s de la SNCF. Nous reproduisons, ci-dessous, un article qui décrit les «conditions de vie» de trois cheminots. Ce article est paru le 13 novembre 2007 dans le quotidien-web Rue89.                                

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Les cheminots sont-ils des privilégiés? A la veille de la grève, «Rue89» a demandé à trois d'entre eux de raconter leur métier.

Conditions de travail, sens du service public, «esprit cheminot»: David Gobé, de Lille, Bruno Picque, de Boulogne, et Daniel Tourlan, de Marseille, se sont livrés à «Rue89». Tous trois syndiqués CGT, ils décrivent leur quotidien et expliquent les raisons de leur mobilisation contre le projet de réforme de leur régime spécial.

 Les débuts

Aucun de nos trois témoins n’est issu d’une famille de cheminots. Après sa terminale, Bruno Picque, a choisi de rejoindre la SNCF. C’était en 1972:
«Les trains, comme tous les gosses de l’époque, ça m’a fait rêver. A 17 ans, j’y suis allé. C’est vrai, ce n’était pas une vocation, mais ça l’est devenu. J’aimais mon travail, mais plus maintenant. Le service public que j’ai connu - on aurait tout fait pour satisfaire les usagers - n’existe plus.»
Selon ce quinquagénaire, la SNCF est désormais là «pour faire du fric».

A 33 ans, David Gobé fait partie, lui, de la génération qui a d’abord goûté au privé avant de se dire que «la sécurité de l’emploi, c’était mieux». Après avoir travaillé dans le BTP (bâtiment, travaux publics) et en grande surface, l'agent de réserve a rejoint la SNCF en 1997, pour «partir à la retraite à 55 ans, et avoir un travail peut-être moins bien payé, mais stable».

Depuis 1979, Daniel Tourlan contrôle les passagers dans les trains. A peine majeur, il fait son entrée «par accident» chez les cheminots. S’il n'est pas issu «du sérail, des familles de cheminots», le Marseillais fait depuis vingt-huit ans partie de ces hommes qui dorment trois jours par semaine loin de leur famille.
«C’était un choix. Je n’ai pas beaucoup vu mes enfants», confie-t-il. Ils sont grands, désormais, les enfants de ce quadragénaire, qui a vu les conditions de travail des cheminots s’améliorer : «Quand je suis arrivé, le Code du travail ne voulait rien dire à la SNCF. Depuis, les repos de rattrapage ont été instaurés.»

 Le métier

Cheminot, ce n’est pas que conducteur de train. A la SNCF, plus de 250 métiers existent, dont une trentaine sont consacrés au fret.

David Gobé fait partie de ces 25’000 agents de réserve de la SNCF. Cette dénomination recouvre une foultitude d’activités: tirer un wagon, aiguiller, enrayer… Les agents de réserve servent de renforts: d’un jour à l’autre, leur activité change, leurs horaires se modulent selon les besoins: «Ici, on ne sait pas quarante-huit heures à l’avance ce qu’on va faire. On a des compensations financières.»
Sa journée type, David Gobé la passe au triage. Un peu comme à la Poste, sauf qu’il s’agit de wagons. Les détacher les uns des autres, les faire reculer sur une bosse, les laisser redescendre sur une pente depuis laquelle ils sont freinés par des sabots. Comme dans le tri postal, sauf que c’est plus lourd: la barre d’attelage peut peser jusqu’à 20 kilos.
David est dit «sédentaire». Parfois, son grade le lui permet, il effectue des saisies pour savoir où vont ses wagons. Il peut également être affecté à toute sorte de d'activités administratives.

Gare de Marquise dans le Pas-de-Calais. Bruno Picque aiguille les trains. Il s’occupe de contrôler les départs et les arrivées, les «incidents ou accidents», les caténaires (ces câbles électriques qui alimentent les motrices)... Travaillant en «deux huit», Bruno Picque commence parfois à 5h35 ou à 16h35, et alterne jours de travail et relâche:
«Le décalage horaire est pénible mais le stress, la fatigue sont surtout causés par la responsabilité. Le cheminot est responsable de son train.»

L'homme seul face à la machine: cet argument revient souvent. Contrôleur, Daniel Tourlan, tient le même discours sur la responsabilité:
«Dans un TGV double rame, il y a 500 passagers. Si elle est doublée, vous avez 1 000 passagers. 1 000 à faire en trois heures! C’est impossible! Mais vous le faites parce que vous êtes le seul responsable de votre train.»
Souvent raillés, ces propos sur la responsabilité sont souvent affaire d’honneur pour les cheminots. Selon eux, quoi qu’il arrive ils répondent présents. Ce qui rend la réforme prévue par le gouvernement encore plus difficile à accepter. Daniel Tourlan fulmine : «On nous impose la double peine: gagner moins que les autres, partir en même temps que les autres. Et on a plus de responsabilités que les autres.»

 Le salaire

David Goubé, dix ans à la SNCF:
«1 400 euros nets [ 2290 CHF]. Deux enfants. Ma femme est dans l’Education nationale. Elle fera grève le 20 novembre contre les suppressions d’emploi.»

Bruno Picque, trente-cinq ans à la SNCF:
«1 900 euros bruts par mois [3116 CHF]. Ne m’appelez pas nanti.»

Daniel Tourlan, vingt-huit ans à la SNCF:
«1 700 euros [2788 CHF]. Je ne suis pas au salaire du Président. Il gagne quinze fois plus que moi.»

* Publié sur le site du journal-web « Rue89 », le 13 novembre 2007.

(20 novembre 2007)


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