Brésil

Dilma a gagné… et maintenant ?

Eduardo Almeida Neto *

Le 31 octobre, Dilma Rousseff – candidate du Parti des Travailleurs (PT) à la présidence du Brésil – l’emporte, au second tour, avec quelque 56% des suffrages, contre 44% pour son adversaire José Serra, du Parti de la Sociale Démocratie Brésilienne (PSDB), soit plus de 10 millions de votes de différence.

L’hebdomadaire de la City londonienne The Economist rappelle que Lula da Silva a réussi son pari: depuis 1989 – premières élections démocratiques après trente ans – ce dernier s’est présenté à l’occasion de toutes les élections présidentielles. Puis, il exerça, par deux fois, le mandat de Président, soit de janvier 2003 à janvier 2011. En mars 2010, Lula, sous forme d’une feinte plaisanterie, affirmait qu'il remplirait le vide en changeant son nom en Dilma Rousseff afin qu’il puisse être glissé dans l’urne ! Ce fut fait.

The Economist ne manifeste pas de grands soucis suite à l’élection de Dilma Rousseff. Il met l’accent, avant tout, sur la nécessité d’une continuité, donc sur la place centrale qu’a occupée et que doit continuer d’occuper le directeur de la Banque centrale (ancien patron de la Bank Boston International) Henrique Mereilles.

Il attribue aussi un rôle clé à Antonio Pallocci qui fut le premier ministre des finances de Lula et «qui a supervisé l’adhésion de Lula à l’économie de marché». Pallocci doit donc retrouver ce poste sous la présidence de Dilma !

Peu importe que Pallocci ait été impliqué dans diverses affaires de corruption et que Lula fut contraint de le démissionner, en mars 2006. Cela n’empêchera pas d’être un des membres décisifs du team électoral de Dilma Rousseff.

The Economist souligne, enfin, une faiblesse possible de la présidence de Dilma Rousseff: la difficulté pour le PT de poursuivre son alliance organique avec le parti bourgeois conservateur, le PMDB (Parti du Mouvement Démocratique Brésilien), qui a connu des pertes au plan électoral, mais dont les membres sont des champions dans la course à la corruption !

Quant à l’hebdomadaire brésilien Veija (3 novembre 2010), il passe en revue, entre autres, les principales personnes qui devraient rejoindre la Fondation Lula pour assurer sa présence politique nationale et internationale et, y compris, revenir sur l’avant-scène en 2014. Tout un programme.

Nous publions, ci-dessous, l’analyse de l’élection de Dilma Rousseff faite par un des dirigeants du PSTU (Parti socialiste des travailleurs unifiés), Eduardo Almmeida Neto. (Réd.)

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Dilma Rousseff a été élue présidente. Ainsi se confirme le poids de la victoire du gouvernement Lula et de la coalition qu’il a dirigée. Le gouvernement a renforcé sa majorité à la Chambre des députés, où il a maintenant 402 députés sur un total de 513 parlementaires. Il a obtenu aussi la majorité au Sénat, là où le gouvernement précédent avait subi de sérieux revers, en passant à 59 sénateurs sur un total de 81. Avec cela, le gouvernement jouit maintenant d’une majorité confortable au Congrès, chose que Lula n’a eue ni au cours de son premier mandat, ni de son second.

Le nouveau gouvernement a maintenant également de son côté la majorité des gouverneurs (15), même dans des régions de poids comme le Rio Grande do Sul et le District Fédéral [Brasilia], qui étaient aux mains de l’opposition de droite.

Et finalement, ce qui est le plus important, le peuple a élu Dilma Rousseff. Celle-ci n’avait jamais été élue auparavant, même pas comme membre d’une assemblée législative. Elle va maintenant occuper le poste le plus important de la République. C’est une démonstration de force de la part du gouvernement et de la personne même de Lula, qui a choisi sa candidate et en a été le principal «support» électoral.

L’opposition de droite sort durement défaite des élections. Elle a devant elle quatre longues années supplémentaires à l’écart du siège présidentiel. Pire encore, elle devra affronter Lula en 2014, lui qui sort du gouvernement avec plus de 80% d’opinions favorables. Mais, ils ne sont pas encore morts, puisqu’ils se maintiennent aux gouvernements de dix Etats très importants, tels que São Paulo, Minas Gerais, Paraná et maintenant aussi le Pará. Mais ils sortent très fortement défaits tout de même.

Les raisons de la victoire de Dilma

On peut trouver l’explication de cette victoire «du gouvernement» dans la combinaison entre la croissance économique et le rôle de Lula et du PT dans le gouvernement.

La croissance économique a été la plus forte des dernières années, même en considérant la reprise post-crise de 2008. On prévoit une augmentation de 7% du PIB pour 2010. Cela a facilité pour Lula et le PT l’établissement d’une alliance de collaboration de classes.

La croissance a permis des bénéfices gigantesques (quatre fois plus que sous le gouvernement de FHC – Fernando Henrique Cardoso) pour les grandes entreprises. Lula a certes fait de petites concessions (des réajustements du salaire minimum et la Bourse famille), qui lui ont apporté un appui politique très fort de la part des travailleurs.

Au cours de ses deux mandats, Lula a réussi avec ses alliés (CUT, Força Sindical, Union nationale des étudiants, syndicats, etc.) à contrôler le mouvement des masses. Récemment, au cours d’une soirée où se retrouvait la bourgeoisie, en présence donc d’une partie importante des entreprises les plus importantes du pays, Lula a comparé la situation brésilienne avec les grèves qui secouent en ce moment l’Europe et a demandé: «Quelle grève importante avons-nous eue nous ici au cours de ces dernières années ?»

Qui a finalement gagné ?

Les travailleurs croient qu’ils ont obtenu une victoire. Malheureusement, nous sommes obligés de ne pas être d’accord. Dans sa tête peut-être, Dilma exprimait sa lutte contre la droite représentante de la grande bourgeoisie. En vérité, la grande bourgeoisie s’est divisée pendant les élections.

Serra fut le candidat de la droite traditionnelle, à savoir une partie de la bourgeoisie industrielle et financière de l’Etat de São Paulo, les grandes entreprises des médias (TVs et journaux) et une partie de l’agrobusiness. Quant à Dilma, elle fut la candidate d’un grand secteur de la bourgeoisie qui a fortement crû sous le gouvernement Lula et qui a appris à faire de bonnes affaires avec le PT.

Ce sont les banques, qui sont les bénéficiaires des plus hauts taux d’intérêt du monde entier, la construction (grands travaux), qui est bénéficiaire des travaux du PAC [le dit Programme d’Accélération de la Croissance] et du projet «Minha Casa, Minha Vida» [«Ma Maison, Ma Vie»], ainsi que de nombreuses grandes entreprises qui reçoivent des financements de la BNDES [la Banque Nationale Brésilienne pour le Développement Economique et Social]. Cela inclut une partie importante des banques (la Banque Itaú et la famille Safra, par exemple), de grandes entreprises de construction, l’entreprise [sidérurgique] Mineraçao, Eike Batista – l’homme le plus riche du pays, à la tête du groupe EBX – Vale, la plus grande entreprise privée, le commerce de détail (Abilio Diniz, patron des grands magasins Pão de Açúcar), la sidérurgie (Benjamin Steinbruch, le patron de la Companhia siderurgica nacional) et beaucoup d’autres secteurs encore.

Au-delà de cela, il est nécessaire de relever qu’une partie des membres de la bureaucratie pétiste sont en train de se transformer directement en grands bourgeois, comme c’est le cas de José Dirceu et de Luis Gushiken, par exemple.

Lula et le président de l’entreprise Vale, Roger Agnelli

Lors des élections, l’impérialisme s’est maintenu à équidistance des candidats, satisfait qu’il était de chacune des deux options. Il est évident que les gouvernements impérialistes entretiennent d’excellentes relations avec Lula, au point de lui accorder une attention très particulière lors des réunions internationales et d’offrir au Brésil autant la Coupe du Monde que les Jeux Olympiques.

Ce n’est pas pour rien: Lula leur assure de grands profits et la stabilité au Brésil, ainsi qu’un rôle d’alliés dans les crises latino-américaines. En plus de cela, ils maintiennent l’occupation militaire d’Haïti depuis déjà six ans, au service du gouvernement des Etats-Unis.

A la veille de l’élection, le Financial Times, lieu d’expression du capital financier international, a appuyé dans son éditorial la candidature de Serra. Mais les termes dans lesquels il a manifesté son appui sont très significatifs. «Les deux sont notablement similaires. Ce sont des sociodémocrates qui croient à des politiques pro-marché à forte composante sociale». A la fin, il est dit qu’en cas de victoire de Dilma, Lula va continuer, en étant un président parallèle jusqu’en 2014, année où il reviendra au pouvoir et qu’«au moins pour interrompre cette relation avec le pouvoir, Serra est la meilleure option pour le Brésil.»

C’est aussi, en substance, ce que pensent les banques étrangères qui disaient qu’autant Dilma que Serra étaient de confiance, mais que pour éviter que le PT et Lula restent au pouvoir pendant 16 ans, il serait mieux que Serra soit élu.

Il existe une énorme différence avec le Lula élu en 2001, qui était certes déjà l’allié d’une partie de la bourgeoisie, mais qui provoquait encore des craintes dans les secteurs majoritaires du capital. Il suffit de voir l’instabilité financière de l’époque (où le dollar dépassait les 4 réais) et la stabilité actuelle. Aujourd’hui, l’ensemble de la bourgeoisie a vécu l’élection avec tranquillité (même celle qui a appuyé l’opposition de droite), et une partie importante a appuyé Dilma.

Les plus optimistes pourraient dire que tant les travailleurs que la grande bourgeoisie ont raison de penser qu’ils sortent victorieux de l’élection de Dilma. Cela serait bien en accord avec l’idéologie dominante de collaboration de classes. Mais la vie réelle n’est pas ainsi.

Dans une société divisée en classes, en général, une classe gagne lorsque l’autre perd. Même dans la croissance économique actuelle on peut voir cela. En termes relatifs, les travailleurs sont plus exploités aujourd’hui que sous le gouvernement de FHC. Ils produisent beaucoup plus, génèrent des bénéfices gigantesques et se retrouvent avec une part de ces bénéfices plus petite qu’auparavant. Quelle est donc la classe qui sort victorieuse des élections ? La grande bourgeoisie, sans aucun doute.

Ils n’ont pas eu seulement une victoire, mais en tout cas trois

La première de ces victoires, c’est d’avoir élu une candidate qui, en plus d’avoir l’appui de la haute bourgeoisie et de la majorité du congrès, jouit encore de l’appui majoritaire des travailleurs du pays et de ses principales organisations de masses, comme la CUT, Força Sindical, UNE, les syndicats, etc. Cela facilite beaucoup la reprise de projets comme la réforme de la Sécurité Sociale, qui est déjà à l’étude.

La seconde est la situation de relative stabilité économique et politique du pays dans laquelle les élections ont eu lieu. Dans le débat entre les deux principales candidatures, jamais le plan économique néolibéral en train d’être appliqué dans le pays n’a été remis en question. La discussion a tourné autour de qui serait le meilleur gérant pour ce plan.

La troisième victoire pour la bourgeoisie est de réussir à avoir un Lula en réserve comme sauveur du régime qui pourra être utilisé dans des moments de crises politiques. Ou qui pourra même revenir au pouvoir en 2014, avec le souvenir qu’auront les masses de la croissance économique sous son gouvernement.

Quelles sont les perspectives ?

Les travailleurs ont élu Dilma sans grand enthousiasme. Ils n’ont pas de grands espoirs de grands changements. Ils cherchent juste à défendre les petites conquêtes comme l’emploi (même précarisé), la Bourse famille et les réajustements du salaire minimum.

Cependant, même cela sera remis en question si la crise économique qui frappe déjà fortement l’Europe se généralise et atteint le Brésil [par la médiation d’un recul de la croissance chinoise, débouché important pour les exportations du Brésil – Réd.]. Si les gouvernements européens attaquent durement les travailleurs de leurs pays, on peut alors imaginer ce qui va se passer au Brésil.

Déjà à l’heure qu’il est, le pays souffre des conséquences de la crise, avec les plus grandes difficultés pour ses exportations et une inversion dans le solde de la balance des paiements (qui mesure les relations économiques comme un tout avec l’étranger). Dans la période de croissance antérieure, nous avions une balance avec un solde positif. L’année passée, nous avons déjà eu du déficit et nous allons vers un trou de plus de 50 milliards de dollars en 2010.

Dans l’idée de se prémunir contre la crise, l’équipe du gouvernement de Dilma Rousseff est déjà en train de planifier une réforme de la Prévoyance (retraites) pour le début de son mandat. Profitant de l’inévitable appui initial, le nouveau gouvernement, selon des informations de la presse, serait déjà en train de planifier une réforme augmentant l’âge de la retraite.

Malheureusement, les travailleurs et travailleuses devront faire leur propre expérience du fait que ce n’est pas une alliée qui vient de gagner les élections. Nous nous devons de lancer cette alerte: le nouveau gouvernement Dilma va attaquer les droits des travailleurs et travailleuses comme vous ne l’imagineriez jamais. Il est nécessaire de commencer à préparer la résistance contre la probable réforme de la Prévoyance du gouvernement Dilma. (Traduction A l’Encontre)

1. Membre de la direction nationale du PSTU et éditeur de Opinião Socialista.

(9 novembre 2010)


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