Irak-Etats-Unis

Mouvement contre la guerre et Forum social

Réponse à Bernard Cassen

Alex Callinicos*

La grande manifestation [contre la guerre] de samedi passé [15 février 2003] a été un de ces événements qui arrivent une fois dans une vie et qu'on a peine à comparer à un autre. Un de ceux peu nombreux qui s'en rapprochent, dans mon expérience en tout cas, c'est la grande marche anti-guerre qui a conclu le Forum social européen à Florence, le 9 novembre dernier.

Comme à Londres avant-hier, l'ambiance à Florence était à la fois combattive et festive. Et c'est le Forum social de Florence qui a lancé l'appel à une journée européenne d'action contre la guerre en Irak le 15 février. Relayé par le Forum social mondial de Porto Alegre, l'appel a finalement pris les proportions d'une journée mondiale de protestation.

Quoi qu'il en soit, Florence a été une référence importante dans le développement d'un mouvement à l'échelle mondiale contre le capitalisme et la guerre. Mais apparemment pas pour tout le monde.

Le dernier numéro de la New Left Review publie un entretien avec Bernard Cassen qui était encore récemment le président de ATTAC-France et qui reste la figure dominante dans ce très influent mouvement contre la globalisation du pouvoir des multinationales.

Dans la perspective des forums sociaux futurs, Cassen déclare:  «La question de la guerre sera très importante, mais pas aussi dominante qu'elle l'a été en Italie, lors du Forum social de Florence où tout le reste a été rejetté dans l'ombre.»

Cassen poursuit  en disant que cela s'explique par la nature du mouvement  en Italie qui est caractérisé par  la convergence  de réseaux  anticapitalistes, du parti Rifondazione Comunista (PRC) et de plus en plus des syndicats:

«Le contexte est beaucoup plus effervescent qu'en France et le sujet de la guerre est devenu une véritable obsession. Sachant que le Forum se tiendrait en Italie et que Rifondazione mobiliserait sur ce sujet, nous avions tous été d'accord pour que la guerre soit le thème dominant à Florence, à côté du thème initial qui était: «Nous avons besoin d'une autre Europe».

«Mais, ensuite, nous avons découvert que toutes les affiches pour la marche ne parlaient que de la guerre sans faire allusion à l'Europe. Je ne peux pas dire que j'aie été entièrement surpris. Mais si le Forum s'était tenu en France, cela ne se serait pas passé ainsi. La guerre aurait été à l'ordre du jour mais n'aurait pas été une obsession.»

Cassen s'exprime hypothétiquement, mais le prochain Forum social européen va avoir lieu à Paris, plus précisément à Saint Denis, au mois de novembre 2003. Par conséquent la remarque de Bernard Cassen est une prédiction comment, s'il pouvait décider lui, le Forum social de Paris-Saint Denis sera différent de celui de Florence.

Bernard Cassen justifie son attitude par deux arguments. L'un, c'est que le contexte français est différent de l'Italie (ou du Royaume Uni). Pour paraphraser Cassen: le président Chirac est opposé, comme nous le savons tous, à une guerre contre l'Irak et cela rend difficile de construire un mouvement  anti-guerre en France.

Cet argument  est assez courant dans la gauche française, mais je l'ai toujours trouvé surprenant. Dans les années 1960, le général de Gaulle était farouchement opposé à la guerre du Vietnam et a retiré la France de l'OTAN pour protester contre l'hégémonie des Etats-Unis. Cela n'a pas empêché le développement en France d'un mouvement anti-guerre massif tout particulièrement parmi les lycéens et les étudiants.

Le deuxième argument de Cassen est plus intéressant: Que la guerre éclate ou non, les B52 et les Forces spéciales ne changeront rien à la pauvreté ou à la faim au Brésil ou en Argentine.

C'est là un cas classique de ce que le grand révolutionnaire russe Lénine appelait l'économisme. Souvent ceux qui veulent réformer le capitalisme croient que ses défauts économiques peuvent être séparés du système politique et que l'Etat pourrait être poussé à devenir un allié pour remédier à ces défauts.

Mais c'est une illusion. L'Etat, et en réalité tout le système international d'Etats, font partie du capitalisme. Quand la domination des multinationales est menacée, la violence militaire de l'Etat est employée pour étayer le système.

Nous avons tous vu cela à petite échelle à Gènes, en juillet 200, quand la police anti-émeutes s'est déchaînée pour écraser les manifestants contre le sommet du G8. Mais cela est également vrai à l'échelle globale.

L'effort de guerre de l'administration Bush sert justement, non seulement à maintenir et renforcer la domination  globale des Etats-Unis, mais également à continuer d'imposer les mesures économiques néo-libérales qui créent la pauvreté au Brésil ou la faim en Argentine.

Beaucoup parmi les dizaines de millions de manifestants du week-end passé, partout dans le monde, comprenaient cela mieux que Bernard Cassen: le pouvoir économique et le pouvoir militaire sont dans le capitalisme moderne liés étroitement.

Les B52 et les Forces spéciales sont là pour maintenir un système responsable de la pauvreté, du chômage et de la destruction de l'environnement. C'est pour cette raison que l'opposition à la machine de guerre impérialiste est une composante centrale du mouvement altermondialiste. Si Bernard Cassen devait tenter de marginaliser la résistance à la guerre lors du prochain Forum social européen, il aura fort à faire.

*Alex Callinicos est un des dirgeants du SWP (Socialist Workers Party) de Grande-Bretagne et auteur de nombreux ouvrages théoriques, parmi lesquels Against the Third Way(Polity Press, 2001) et Equality(2000).


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