Uruguay

José (Pepe) Mujica, ministre de l'Agriculture

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MLN Tupamaros… L’adieu aux armes

Ernesto Herrera *

Ils n’ont pas pris le pouvoir, mais ils sont au gouvernement. Mieux que cela, le Mouvement de Participation Populaire (MPP) [1] est devenu le courant hégémonique de l’Encuentro Progresista – Frente Amplio, [2] devenant ainsi le principal soutien politique du gouvernement de Tabaré Vázquez [qui a obtenu 51,68 des suffrages lors de l'élection présidentielle d'octobre 2004; le Frente Amplio dipose de 17 des 30 sénateurs et de 52 des 99 députés; population de l'uruguay: 3,5 millions d'habitants]

Ils sont à la tête de deux ministères clé, celui de l’Agriculture et de la pêche (José Mujica) et celui du Travail et de la Sécurité Sociale (Eduardo Bonomi). Un de ses dirigeants historiques du MPP-MLN, Eleuterio Fernández Huidobro, préside la Commission de la Défense du Sénat et l’ancienne syndicaliste, Nora Castro, la Chambre des députés. Depuis juillet 2005, un des leurs (Ricardo Erlich) est le maire de la capitale, Montevideo. [3]

Nul ne le met en cause. Les Tupamaros sont devenus une force décisive… de gouvernement. Des centaines de leurs militants et de leurs cadres sont impliqués dans la gestion de l’appareil central de l’État. Ils disposent d’une force parlementaire [4] qui fait pencher la balance, d’un côté ou d’un autre, au sein d’un regroupement progressiste [le Frente amplio] qui détient la majorité absolue dans les deux chambres. Les Tupamaros sont les concepteurs du fameux projet d’un «pays productif», qui prône une large alliance avec des secteurs des entrepreneurs afin de construire «un vrai capitalisme». Sur beaucoup d’aspects, les Tupamaros constituent le facteur politique fondamental garantissant l’équilibre d’un gouvernement qui doit contenir l’énergie sociale et administrer les revendications populaires, en même temps qu’il applique un programme clairement libéral.

Il reste peu de chose de l’expérience de guerrilla et de l’horizon anticapitaliste du MLN des années 60 et 70, si ce n’est des meetings rituels qui rappellent le passé révolutionnaire. En particulier quand c’est son fondateur, Raúl Sendic,  qui est évoqué, ou alors Che Guevara, voire la «prise de Pando» [ville proche de Montevideo, l'opération se déroula 1969]), une de leurs actions les plus spectaculaires. Ce discours de fidélité «héroïque» a deux destinataires principaux: d’une part, les vieux militants et, d’autre part, les jeunes qui s’incorporent attirés par la «mystique», mais dont il est nécessaire de consolider l’adhésion. Pendant ce temps, les vedettes de la direction actuelle exercent leur rôle d’hommes d’État.

Les revendications traditionnelles de la gauche révolutionnaire ont été abandonnées l’une après l’autre. Il ne reste plus de traces de la rupture avec le FMI, du non paiement de la dette extérieure, de la réforme agraire ou de l’étatisation de la banque et du commerce extérieur. Il reste encore moins de traces de l’exigence d’annulation de la Ley de Caducidad (loi d’impunité des crimes commis pendant la dictature) et du démantèlement de l’appareil répressif. Ces revendications étaient pourtant défendues par le MPP depuis sa fondation en 1989 [5] et jusqu’au milieu des années 90, aussi bien à l’intérieur du Frente Amplio que des organisations ouvrières et populaires. En 1999, déjà, le principal porte-drapeau du tournant «réaliste», José Mujica, annonçait que «changer le système est actuellement une utopie». [6]

Le IV Congrès du MPP (2004) a officialisé la nouvelle stratégie des tupamaros et l’entrée de plein pied dans le projet progressiste du «changement possible». La vision «pragmatique» adoptée implique la reconnaissance du «dialogue comme une façon de résoudre les conflits», ainsi que «la reconnaissance de toutes les parties: gouvernement, syndicats et organisations des patrons, dans la mesure où il faut entamer «la reconstruction nationale» et «reconstruire l’appareil productif». Cette refondation nationale nécessite «à n’en pas douter, de l’existence de forces armées imbues du  projet  stratégique national (…) et, dans un même temps de la défense de nos richesses naturelles» [7]

La réalisation récente du VII Congrès (octobre 2005) a entériné les options prises et a approuvé à une large majorité la politique de la direction, aussi bien en termes d’alliances que pour ce qui a trait au soutien inconditionnel au gouvernement de Tabaré Vázquez (membre du Parti socialiste), y compris à sa politique économique, bien qu’il y ait eu quelques grondements à propos de la politique du taux de change et du refus persistant de l’équipe économique de promulguer une loi favorable aux débiteurs de la Banque de la République, pour la plupart des producteurs ruraux devenus, aujourd’hui, des alliés de Mujica.

Les «différences stratégiques» ou les préoccupations sur la «croissante institutionnalisation» du MPP (et des cadres tupamaros) ont été, pour l’heure, reléguées à un deuxième plan. Une des voix «critiques» et prétendu représentant d’une aile «plus à gauche», le dirigeant historique Julio Marenales, a réaffirmé l’avancement «par étapes», ainsi que la politique de «refonder l’appareil productif capitaliste». Marenales insiste: «Nous ne pouvons pas demander aux forces progressistes – si elles le faisaient ce serait mieux – qu’elles soient pour une accumulation stratégique vers le socialisme. (…) Nous ne sommes pas entrés dans le Frente Amplio parce qu’il était socialiste; nous en avons fait une analyse et nous avons conclu que c’était une  avancée». [8] En tout cas, la nuance de Julio Marrenales apparaît lorsqu’il est question de savoir jusqu’à quand les tupamaros seront les compagnons de route du gouvernement: «j’espère que nous ferons chemin ensemble pendant un bon moment», mais si le gouvernement «ne fait pas l’effort de tenir l’engagement de donner à manger aux gens, engager un processus afin de donner du travail aux gens… et bien, les gens lui feront payer la facture.» [9]

Pour la sénatrice Lucía Topolanski, dirigeante historique du MLN, le bilan est positif car il s’agit de «notre première expérience de gouvernement, un gouvernement qui n’a que quelques mois d'existence». Elle revendique le rapport du gouvernement avec les mouvements sociaux et souligne ce qui, à ses yeux, est essentiel: «Il faut faire de sorte à ramener le programme du Frente Amplio aux réalités actuelles et rappeler qu’il ne proposait pas une rupture avec le FMI» [10]

Cependant, le désenchantement est notoire chez des groupes importants de militants tupamaros. En particulier au sein d’une base rebelle, liée aux syndicats et aux mouvements populaires. Pour ces militants sociaux, partisans de la lutte de classe et combatifs, les discours pro-patronaux de Mujica et de Bonomi sont durs à avaler, ainsi que la défense d’un budget plus important pour les forces armées, défendue par Fernández Huidobro. Pis encore, lorsque les dirigeants du MPP approuvent l’intervention à Haïti, ou lorsqu' ils votent pour la participation de l’Uruguay dans l’Opération Unitas (manœuvres navales conjointes entre les États-Unis et les pays d'Amérique latine) ou encore quand ils annoncent qu’ils soutiendront le gouvernement lors de la signature d’un Traité d’Investissements avec les États-Unis. C’est trop.

C’est trop ou alors c’est emblématique des temps qui courent. Comme dans le cas d’autres «démocraties électorales», les classes possédantes ouvrent la voie d’accès au gouvernement à des forces qui, bien que d’origine socialiste et anticapitaliste, ne constituent plus une menace. Des forces qui, auparavant, opposaient, une résistance souvent intransigeante aux desseins des classes dominantes ont été converties par ces mêmes classes dominantes en forces fonctionnelles à leurs intérêts. C’est le cas du PT (Parti des Travailleurs) au Brésil, des Sandinistes (FSLN) au Nicaragua et du Frente Amplio en Uruguay, devenus des partis de l’ordre. Se pose, de nouveau, le problème de l’impuissance politique (pratique) à produire des réformes socio-économiques radicales et des transformations démocratiques décisives depuis les institutions bourgeoises et dans le cadre de la «gouvernabilité démocratique».

Mais cette capitulation ne se fait pas sans résistances. Non seulement à travers la lutte de la classe ouvrière et les couches populaires condamnées à la faim. Elle s'exprime aussi par des forces militantes impliquées dans un processus de réorganisation de la gauche révolutionnaire. C’est dans ce cadre que la lettre de Jorge Zabalza (voir ci-dessous), signée par des dizaines de camarades (dont beaucoup n’ont jamais été membres du MLN et n’ont pas fait partie de sa périphérie) acquiert l’importance d’un témoignage politique et éthique fondamental.

Pour ces militants porteurs de la «tradition tupamara», cette lettre a non seulement un caractère de dénonciation, mais elle est aussi la revendication d’un combat et d’une proposition. La proposition que Raúl Sendic a présentée, peu après sa sortie de prison [en 1985; Sendic est décédé en 1989], comme un programme anti-néolibéral et anti-impérialiste, celle d’un «Frente Grande» (Grand Front): augmentation des salaires et des retraites ; passer dans les mains des travailleurs les entreprises ayant des dettes auprès de la banque ; réforme agraire ; non paiement de la dette extérieure ; étatisation du système bancaire et une politique indépendante du capitalisme international et du FMI. [11]

* Ernesto Herrera est le responsable de Correspondencia de prensa, organe d'information sur l'Âmérique latine. Les lecteurs et lectrices intéressés peuvent y souscrire en cliquant ici.
1. Le MPP est le groupe politico-électoral constitué par le Mouvement de Libération Nationale (MLN), Tupamaros, et ses alliés. Lors de élections nationales du 31 octobre 2004, il a obtenu plus de 320000 voix, le 29 % des voix de l’Encuentro Progresista – Frente Amplio.
2. Lors des dernières élections, la coalition s’est présentée sous la dénomination Encuentro Progresista – Frente Amplio – Nueva Mayoría (EP – FA – NM) expression de l’éventail politique d’alliances de centre gauche. Il existe actuellement une proposition qui va dans le sens d’intégrer toutes les composantes dans une même direction. Quelques organisations politiques et des  Comités de base du Frente Amplio s’y opposent, car ils y voient une «perte de l’identité du Frente Amplio (frenteamplista)».
3. Au niveau municipal, le MPP compte 52 conseillers dans tout le pays. Les élections de mai 2005 ont renforcé les positions des forces du Frente Amplio, qui a obtenu une majorité dans 8 départements, sur 19; mais ces déapretments concentrent deux tiers de la population.
4. Le MPP dispose de 6 sénateurs sur un total de 31 et de 18 députés sur 99.
5. Au moment de sa fondation, le MPP avait toutes les caractéristiques de regroupement de la gauche révolutionnaire et, en plus du MLN, en faisaient partie le Partido por la Victoria del Pueblo (PVP), le Partido Socialista de los trabajadores (PST) et le Movimiento Revolucionario Oriental (MRO).
6. Entretien dans Folha de Sao Paulo, 30-10-99.
7. Nouvelles Majorités: un projet stratégique national. VI Congrès du MPP, 2004.
8. Déclarations à l’hebdomadaire uruguayen Brecha, 8-7-05.
9. Entretien publié dans l’hebdomadaire économique urguayen Búsqueda, 9-6-05.
10. Entretien publié dans Brecha, 14-10-05.
11. Discours au Parque Franzini, premier meeting public du MLN, 19-12-87.


Lettre de Jorge Zabalza12 à Eleuterio Fernández Huidobro

A quoi bon d’avoir survécu, Ñato? (Ñato: surnom de EFH)

Le Che disait que dans une révolution, si celle-ci est vraie, l’on triomphe ou l’on meurt. Et qu’est-ce qu’elle était vraie la révolution tupamara ! On y donnait la vie entière ! Mais nous n’avons pas triomphé et nous ne sommes pas morts non plus; nous aurions pu n’être qu’un cher souvenir, mais, par contre, puisque nous continuons de vivre, nous courons tous les jours le risque de faire une grosse bêtise.

Il y a de vieux tupas (diminutif de tupamaros), dont vous, qui ne faites plus de politique tupamara, c'est-à-dire, en ayant un horizon insurrectionnel, comme celui que le soleil des années 60 a illuminé, et que les lunes printanières de la sortie de la dictature ont illuminé aussi.

Clandestine ou légale, avec les armes ou sans elles, dans les années 70 ou dans les années 90, ensemble, nous avons fait de la politique pour de vrai: une politique qui nous transformerait en des femmes et des hommes ayant des valeurs et des idées révolutionnaires, pour que la société actuelle en devienne une autre, sans classes et sans État.

Après, en ayant perdu cet horizon révolutionnaire, vous êtes devenus des «opérateurs politiques». Votre politique n’a pas de perspective de transformation, vous faites une politique pour prospérer dans le système. Vous acceptez, comme étant quelque chose d’inévitable – «Il faut faire avec, mon gars» – la domination de classe et l’exploitation capitaliste. Vous acceptez sans vergogne la dépendance de l’empire dans le domaine économique et militaire. Hier soir, vous avez voté l’opération Unitas et le renforcement du contingent uruguayen en Haïti ! Voterez vous aussi le Traité Bilatéral d’Investissements (avec les USA) ?

Pourquoi donc avons-nous survécu? Pour faire de la politique virtuelle à la télévision? Une politique médiatisée qui n’effleure même pas la structure du pouvoir économique. C’est la politique qui consiste à dire une chose et son contraire: Un jour l’on peut dire qu’on est sûr à 99,99 % que María Claudia [13] est dans le Bataillon N° 14, et quelques jours plus tard on dira que les rapports auxquels on a cru ne sont pas les définitifs et on se retourne, en colère, contre les rapporteurs. Des rapporteurs qu’on aurait dû soupçonner, plus tôt, d'être des menteurs.

Ils mentaient lorsqu’ils niaient l’existence de prisonniers politiques disparus en Uruguay. Ils ont menti à propos de l’assassinat du Chilien Berríos. Les assassins de Morroni et de Facal mentent et sont toujours impunis. Ils ont menti devant la Commission pour la Paix et, dans la mesure où ils trouvent des naïfs prêts à les croire, pour quoi ne mentiraient-ils pas ?

Politique virtuelle et médiatique où des vieux révolutionnaires tupamaros apparaissent comme une garantie des vieilles institutions du système, sans percevoir que cette démocratie, qui est incapable non plus d’éliminer, mais même de réduire la brèche de l’inégalité et de l’injustice sociale, s’épuise seule, car elle est tout simplement inopérante.

Et vous, vous êtes les garants de tout cela, d’une démocratie boiteuse, où le peuple, les salariés n’ont pas leur place; d’une démocratie qui n’est qu’un instrument pour approfondir la dépendance des organismes financiers internationaux.

Le FMI et les créanciers définissent la politique économique, le budget et, en définitive, le projet de pays que met en place le gouvernement progressiste. Ce même modèle que tout un peuple a rejeté le 31 octobre 2004. [14] Vous êtes en train d’ignorer la volonté populaire, et non seulement à propos de l’eau. [15]  Mais quelle sorte de démocratie est-ce?

Souveraineté nationale? Uruguay productif ? Pourquoi n’avez-vous pas eu suffisamment de volonté pour promouvoir le projet d’indépendance économique et politique? Au moins quelque chose qui ressemble au Venezuela. Arrêtez donc de faire des promesses que vous ne tiendrez pas, dans le pire style de l’Uruguay batlliste [16] du XXème siècle. Vous êtes en train de faire exactement ce que faisaient ces politiques bourgeois-là, ceux là même qui ont éveillé l’indignation de Raúl Sendic et de tous les tupamaros de la première heure. En matière de droits humains, les choses deviennent plus claires et l’on voit ton sceau dans la manœuvre. Le Pepe (Mujica) embrasse le flic qui l’a flingué, et c’est grave, mais c’est encore plus grave ce que toi et Rosadilla font, en ouvrant les bras à tout ce qui porte un uniforme: vous embrassez ainsi, sans doute, certains des assassins de nos camarades.

Au lieu d’avancer dans le sens de la justice, on marche vers la consolidation de l’impunité. On vote des promotions, comme celle de Dalmao, que l’on n’acceptait pas avant, lorsqu’on était l’opposition parlementaire. L’on maintient à la tête de la police des gens comme Rolán [ Juan Miguel Rolán, un des chefs de la police] et Navas [Enrique Navas, directeur des prisons]. L’on accepte que Moller, un procureur pro-impunité, freine, impunément, les investigations en cours. Il faut le destituer. Il faut aussi destituer Bonelli, du commandement de l’aviation, qui a avoué sa culpabilité, en tant que copilote, dans le premier vol d’Orletti (emmenant clandestinement des prisonniers depuis l’Argentine) et suspecté d’avoir participé dans d’autres vols de la mort.

Il faut annuler la Ley de Caducidad (d’impunité) afin que les enquêtes soient faites de manière indépendante, sous contrôle des organisations qui luttent pour les droits de la personne humaine, ou alors, par l'accumulation des faits, on sera en train de donner un appui à la naissance d’un nouveau mensonge, qui «est sous-jacent ou qui survole» ce jeu de dupes que les gens peuvent suivre à la télé.

Si l’on continue d’enquêter dans le cadre de la loi d’impunité et à partir des mensonges des criminels, ce serait plus qu’un miracle que de découvrir la vérité. Croire que les coupables vont contribuer à la recherche de la vérité ne peut être que le fruit d’une énorme naïveté, ou alors d’une méchanceté impardonnable. Il ne peut pas être question de pardonner, Ñato. Faudrait-il être trop téméraire pour refuser de faire l'impasse sur les disparitions forcées, les viols, les tortures? Qui oserait le faire ?

Il n’est pas non plus question de se défaire de toute responsabilité et de faire tomber sur le dos, frêle et fatigué, des familles des disparus tout le poids de la lutte pour la vérité et la justice. Il faudrait être très culotté pour refiler cette tâche aux familles. Il faut être culotté et avoir le cœur gagné par l’impunité. Il faut être culotté et avoir la volonté brisée par la peur. Ce serait la solution la plus pragmatique et la plus facile pour que rien ne bouge.

Il est, tout simplement, question de justice. Rien d’autre que justice. Chaque jour, mensonge après mensonge, la nécessité de châtier les crimes de la dictature devient plus grande. Le Pouvoir Judiciaire, invalide, castré et jaune, administre l’impunité des militaires au lieu de faire justice. Mais tu sais bien, Ñato, que les peuples opprimés n’oublient ni ne pardonnent. Tu sais que l’Histoire nous apprend que, tôt ou tard, il y aura justice pour tous, d’une manière ou d’une autre. Car il n’y a pas de point final dans une société de classes et la page que l’on veut fermer, se rouvrira, sans cesse.

En consentant l’impunité, dans quelle philosophie politique éduquez-vous la jeunesse? Leur apprenez-vous que le mensonge est un ingrédient naturel de la vie politique et sociale? Leur apprenez-vous une justice à deux vitesses, l’une pour la garde prétorienne et l’autre pour les plébéiens? Le fait de léguer à nos enfants et à nos petits enfants un Uruguay qui serait un sanctuaire pour des criminels, c’est leur léguer la responsabilité de mener le combat que tu ne mènes pas, et c’est aussi une énorme lâcheté qui renie l’histoire héroïque de nos camarades, femmes et hommes. C’est pire que la malédiction de la Malinche. (Malinche: Indienne mariée à Cortés, lors de la conquête du Mexique)

Par ailleurs, tu sais bien que l’objectif évident de l’impunité et celui de maintenir la capacité dissuasive du  bras armé. En consentant cela, des vieux guérilleros sont en train de contribuer à créer cette subjectivité faite de craintes, qui ouvre les portes à la tutelle [à la soumission], aux abus de la part des militaires et à la dictature.

Il ne faut pas oublier que, aussi bien hier qu’aujourd’hui, la doctrine de guerre des forces armées n’est pas la défense du territoire national, sous les ordres du président de la République. Leur vrai Commandant en chef est le Pentagone et il s’en sert dans sa stratégie de domination mondiale, en les envoyant au Congo ou en Haïti, afin de libérer les soldats, dont il a besoin en Afghanistan ou en Irak.

Ne nous y trompons pas. Ne refaisons pas le film de Salvador Allende demandant de l’aide à Pinochet pour contrer le coup d’État. Les forces armées, ici et où que ce soit, continuent d’être la colonne vertébrale du pouvoir économique et politique du capital et de l’impérialisme. Elles sont aussi étrangères au peuple salarié qu’elles l’étaient dans les années soixante-dix, quand elles séquestraient des enfants et faisaient disparaître des gens. Tu as brisé la fraternité d’antan, Ñato! Dans ces années-là, tu n’étais pas aussi pragmatique que tu l’es maintenant. Et dire qu’à l’époque, tu savais ce que c’est que les conceptions et la stratégie révolutionnaires; dire que toi et les autres «vieux», vous nous avez convoqués pour retourner l’omelette, mais pas pour cette politique de misère dont tu es le protagoniste. Te souviens-tu? C’est bien toi qui as écrit les documents historiques du MLN? Te souviens-tu qu’ils nous enflammaient le cœur et qu’ils nous poussaient à accomplir des prouesses? Te souviens-tu le Plan Cacao? Et le Plan Satan? Oh, que nous étions disposés à donner notre vie afin de préserver la tienne et celle des «vieux» !

Vous rendez-vous compte la quantité de camarades qui ont rejoint la lutte armée, qui ont offert leurs vies? Avez-vous oublié Carlitos Rodríguez Ducós ? ou le “Percheron” Clavijo, Hugo Candán, le «Caudillo» Lerena ou encore ceux qui sont tombés à Pando? Croyez-vous qu’ils se sont battus pour que le peuple uruguayen reçoive les miettes qui restent après avoir payé la dette extérieure?

Vous pourrez convaincre les téléspectateurs de la politique que cet Uruguay progressiste a encore quelque chose à voir avec la «patrie pour tous ou pour personne» des Tupamaros. Mais nous, vous ne nous en convaincrez pas. Les vieux témoins des années tupamaros, qui n’ont pas perdu de vue l’horizon de l’insurrection, nous continuons de sentir cette responsabilité de poursuivre la lutte pour un pouvoir révolutionnaire du peuple, pour une production gérée par les producteurs librement associés et pour un pays indépendant de toute dépendance. Un jour, j’en suis sûr, camarades, il y «aura une patrie pour tous ou pour personne».

Tambero [17]
8 octobre 2005

Ont signé aussi cette lettre:
Yessie Macchi, Washington Rodríguez Belletti, Carlos Casares, Carmen Améndola, Marx Menéndez, Jorge Beca, Tessa Gravert Lezama, Pascual Quartiani, Gabriel Carvajales, Roberto Sasiaín, Julio Dewaily, Washington Muniz, Francisco Quito Martínez, Eliberto Perdomo, Cristina Carreras,  Aníbal Varela, Analía Ferrara, María Postiglioni, Cecilia Duffau, Freddy González, Fabio Luzardo,  Néstor Luzardo, Luis Bettone, Norma Morroni, Rita Cultelli, Andrés Delgado Cultelli, Oscar Delgado, Sergio Estévez, Casimiro Alonso, Raúl "Pulpa" Rodríguez, Perlita Ferreira, Juan C Berrutti, Vasco Acheritogaray, Nelson Gadea, Alejandro "Tito" Barboza, Ana María Furtado, Jorge Aguilar, Hugo Leyton, Irma Leites, Juan C Hornos, Andrés Olivetti, Héber Mejías Collazo, Sandra Corio, Héctor Lacuesta, Omar Menoni, Alejandro Píriz,Ruben Hornos, Miguel Marzol, Wilfredo Fagúndez, Margarita Gómez, Ruben Aquino, Nieves Cancela.

12. Jorge Zabalza, dirigeant historique des Tupamaros, emprisonné et “otage” de la dictature militaire. Au milieu des années 90, il a abandonné le MLN Tupamaros avec d’autres militants. Il a contitué le «Collectif Tupamaros» et ensuite le MPP fundacional. Entre 1997 et 2002 il a fait partie de la Corriente de Izquierda (Courant de gauche) et pendant une législature, élu municipal –edil- à Montevideo. Actuellement, il milite dans des organisations populaires de son quartier, Santa Catalina, et il participe de la Fuerza Militante Revolucionaria, coordination de différents groupes et militants de la gauche anticapitaliste.
13. María Claudia García, belle-fille du poète Argentin Juan Gelman, transférée de façon illégale à Montevideo par des militaires uruguayens. Disparue en Uruguay. Voir http://www.juangelman.org/#fr
14. Date des élections, remportées par le Encuentro Progresista – Frente Amplio – Nueva Mayoría.
15. Lors des élections nationales, plus de 60 % des Uruguayens se sont prononcés aussi pour une réforme constitutionnelle qui considère le droit à l’eau comme un droit fondamental et dont la gestion doit être exclusivement publique et participative.
16. Du nom de José Batlle y Ordóñez, président au début du XXème siècle, Luis Batlle Berres et, plus récemment, Jorge Batlle, 2000 - 2005
17. Surnom de Jorge Zabalza (mot d’origine quechua, désignant en Uruguay celui que s’occupe de la traite des vaches)

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